Brûlebois

Marcel Aymé
Œuvres romanesques complètes
La Pléiade I

Le contexte

C’est à Dole, au début de 1925 ou même dès la fin de l’année précédente, que Marcel Aymé entreprend l’écriture de son premier roman Brûlebois, après y avoir été encouragé par sa sœur aînée Camille, professeur de lettres et elle-même écrivain. Le travail achevé, il en soumet le manuscrit à la critique de sa sœur Camille et de son frère Georges.


Dole où se déroule l’action du roman Brûlebois – La Collégiale vue de la Place aux Fleurs

Le livre, signé le 29 avril 1926, est publié en septembre de la même année, à Poitiers par Les Cahiers de France. Il obtient le prix Corrard de la Société des gens de lettres, ce qui rapporte à son auteur 3.000 francs. Une nouvelle version corrigée et écourtée est publiée par Gallimard en 1930 et constitue la version définitive.

Ce roman est inspiré par un personnage réel, Marcel Eugène Brûlebois, un porteur à la gare de Dole. C’est dans cette ville, qu’après la mort de leurs grands-parents, Marcel Aymé et sa sœur Suzanne ont été recueillis en 1911, par leur tante Léa Monamy, récemment veuve d’Albert Cretin.


Hôtel de Genève et Rue Dusillet (actuellement Rue Marcel Aymé)
dans laquelle habitait la tante Léa Cretin-Monamy et où l’auteur écrivit Brûlebois.

Les thèmes :

La haine et les affrontements au sein d’un couple de bourgeois aisés.

L’amitié et la solidarité entre deux êtres pauvres et déclassés.

La folie et ses conséquences sociales.

La mort, le deuil et la notion de Dieu.

La confrontation des idées cléricales et anticléricales, au cours de l’entre-deux-guerres.

Les clivages sociaux dans une petite ville de province.

Les « planqués » de la Grande Guerre.

Synopsis :

Le roman se situe dans une petite ville de province non dénommée, mais qui est manifestement Dole en Franche-Comté, où l’auteur a passé son adolescence et où il a fait ses études secondaires.

L’action se déroule au cours de la période de l’entre-deux-guerres, portant les traces encore fraîches de la séparation de l’Église et de l’État et de la Grande Guerre (l’action du roman débute le 11 novembre 1918).

Le roman met en scène une multitude de personnages tout en se focalisant sur les destinées de trois groupes d’entre eux.

- les époux Reboudin, bourgeois aisés qui se vouent une haine réciproque jusqu’à leur dernier soupir et leur fils Charles qui sert de lien entre les autres personnages, pour la suite de l’action.
- le héros principal, le clochard Brûlebois, introduit dans le roman pas son protecteur et ami, « La Lune », un marginal qui lui sera fidèle et le soutiendra jusqu’à sa mort.

- Rodolphe, le cousin des Reboudin, un original aux idées baroques qui le conduisent invariablement à l’échec, et qui s’enfonce progressivement dans la folie jusqu’à son internement.

On peut ajouter à cette liste :

- le cousin Léonard Beudot, ancien capitaine de gendarmerie, jovial amateur de gaillardises, dont la truculence fait contrepoids à la haine sourde et à la morne ambiance du couple Reboudin.

- Coralie Cheval, une jeune veuve fortunée, au tempérament particulièrement fougueux, habitant en face de chez les Reboudin, et avec laquelle Charles a une liaison.

- les autres personnages apparaissent un fil du récit pour peupler un lieu où évolue le personnage principal ou pour alimenter une de ses méditations.

La singularité des principaux personnages est due au fait que l’auteur en a surtout retenu le côté dérisoire. Ceci leur donne leur véritable dimension tandis que leurs faiblesses les rendent particulièrement attachants et dignes de tendresse.

Les personnages

Par ordre d’entrée dans le roman :

Hector Reboudin (40 ans) : bourgeois élégant et cossu, propriétaire d’immeubles, athée et royaliste, amateur de belles lettres (p.3) ;
Le Commandant Gondrelet, du train des équipages (p.3).
Le Dr Mouillet : médecin des Reboudin (p.4).
Mme Reboudin (née Julie Travotet) : sans charme, bigote et asthmatique, épouse d’Hector (p.4).
« La Lune » (35 ans) : un marginal, frère de Léonie et de Cacane, vivant de la pêche, qui héberge et veille sur Brûlebois (p.5).
Le Père Bouille : un pêcheur juste entrevu (p.6).
Brûlebois (57 ans) : personnage central, doux pochard, plein de fantaisie, commissionnaire, porteur de valises à la gare – ancien sous-préfet sous Jules Ferry (p.8).
Charles Reboudin (16 ans) : fils des époux Reboudin (p.8).
Solange : maîtresse hebdomadaire de M Reboudin, au chef-lieu de département (p.10).
Mr Ragondet : grand-oncle de Mme Reboudin, seulement cité (p.10).
Léonard Beudot : ancien capitaine de gendarmerie, cousin maternel de Mr Reboudin (p.10).
Thérèse : la servante des Reboudin (p.10)
Rodolphe : cousin des Reboudin et de Beudot, expérimentateur d’idées baroques (sur des thèmes sociaux, politiques, scientifiques ou philosophiques), qui sombre dans la folie (p.12).
Maître Gendot : un notaire, ancien camarade de collège de Brûlebois (p.16).
Basquin : un avoué, ancien camarade de collège de Brûlebois (p.16).
Mme Derouet : une bonne cliente de Brûlebois (p.19)
Pilleron : cafetier, gendre de Vouriet (p.20)
Joseph : de l’hôtel de Gênes (analogie avec l’hôtel de Genève situé dans la rue Dusillet, où vit l’auteur) (p.20).
Coralie Cheval (24 ans) : jeune veuve fortunée habitant en face des Reboudin (p.25).
Pou : le chien bouledogue de Coralie Cheval (p.25).
Les Jeandot : riches bourgeois de la ville évoqués par Brûlebois (p.31)
Mr Borget : un industriel qui fréquente le café du Lion (p.34).
Maître Jeandot : le notaire d’Hector Reboudin qui fréquente le café du Lion (p.34.)
Maître Ducru : un autre notaire qui fréquente le café du Lion (p.34.)
Mr Perceperce : receveur des finances qui fréquente le café du Lion (p.35.)
Mr Jorot : propriétaire des Grandes-Galeries (situées sur la Place de l’Ancienne Poste à Dole) qui fréquente le café du Lion (p.35.)
Mr Prune : l’épicier qui fréquente le café du Lion (p.35.)
Mr Verjus : le charcutier qui fréquente le café du Lion (p.35.)
La Valérie au Polyte : que Brûlebois prétend avoir enceintée (p.44).
Butillot : le marchand de fourrage de la rue des Rondins (p.44).
« La Bougette » : qui habite sur le Champ de Foire et que Brûlebois souhaite épouser (p.45).
Les Travotet, Berignot, Chausson, Gorgeret, Pascabian : parents de Mme Reboudin (p.50)
« La Marjolle » (30 ans) : solide paysanne, serveuse au Modern’Bar (p.63).
« Jojotte » (22 ans) et « Claquette » (24 ans) : deux sœurs poitrinaires, également serveuses au Modern’Bar (p.63).
« Le Chauffeur » (40 ans) : ouvrier français fréquentant le Modern’Bar (p.64).
Madame Pilleron : patronne du bar pleine de clémence pour Brûlebois (p.70).
Sousski : un ouvrier polonais fréquentant le Modern’Bar (p.73).
Le Dr Gorgerin : médecin de l’hôpital (p.86).
Sœur Euphrasie : sœur hospitalière, sévère, responsable du service à l’hôpital (p.97).
Sœur Toussainte : jeune religieuse novice de l’hôpital, particulièrement humaine (p.97).
L’abbé Pastoron (72 ans) : l’aumônier de l’hôpital (p.98).
Monsieur Clarochet des pains d’épices qui doit épouser Coralie Cheval (p.96).
L’abbé Derlo : remplaçant de l’aumônier (p.101).
Le père Thuin : qui va tirer de l’eau avec ses arrosoirs (p.103).

Les lieux :

La ville de Dole (non nommée dans le roman) et sa gare.

Dole : la gare où Brûlebois exerce ses activités de porteur de bagages

Rue des Nèfles : où habitent les Reboudin et La Lune (p.3).
L’épicerie au coin de la rue des Nèfles et de la rue Jean-Jaurès (p.5).
Le Place du Jet-d’Eau : place authentique située à proximité de la gare de Dole (p.7)


Dole – La place du Jet d’eau en 1911
Où « La Lune » rencontre Brûlebois pour le première fois.Le Café National et son billard, situé Rue Grande (p.8).

Le canal Charles Quint (reliant le canal du Rhône-au-Rhin au Doubs, à Dole) (p.9).
Chez Pilleron : café sur la place de la gare, dont le vin blanc avait parfois le goût de bouchon (p.17).
Le Modern’Bar : et son piano mécanique. Café pour étrangers pauvres, sur la place de la gare (p.18).
La Rue Grande (probablement la Grand’Rue à Dole) (p.20).


La Grand’Rue à Dole au début du XXème siècle – Rue Grande dans Brûlebois.

« La Morte-aux-canons » : meilleur lieu pour pêcher pour la tanche (p.23).
Le barrage Bailly : lieu de promenade en barque (p.27)
Le bois des Huppes : analogie avec le bois des Ruppes près de Dole (p.27)
« Le Creux-des-Nonnes » : lieu de pêche (braconnage : pêche au tramail - filet) (p.31).
Le Café du Lion : sur la Rue Grande, où se réunissent les sommités de la ville – l’auteur a pu s’inspirer du Bar de l’Ancienne Poste, situé au n°41 de la Grande Rue.


Les deux rangées de tables du Bar de l’Ancienne Poste (Le Café du Lion, Rue Grande)

Le Champ de Foire : situé derrière le théâtre de Dole. Quartier où habite « La Bougette » (p.45)


Le Champ de foire de Dole, en 1908

La rue du Toton (p.39).
« Le Creux Billet » : lieu de pêche, de l’autre côté du bois des Huppes (p.43).
« Les Trois Peupliers » : lieu de pêche pour poser des cordes (braconnage : lignes de fond laissées en place durant la nuit) (p.45).
La Fenotte : un faubourg de Dole (à droite de la RN5 en direction de Genève), où habite le cousin Beudot (p.92).
Place Casimir-Périer : (p.50).
Villages d’Archelange, Vriange, Mortange, Bertange : à l’ouest de la ville, où habitent les collatéraux de madame Reboudin. (seuls les deux premiers noms sont authentiques). (p.50).
L’église et l’orgue : la basilique N.D. de Dole (16ème siècle) et son orgue (18ème siècle) (p.53).


L’orgue de Ch. J. Riepp (1750-1754), dont le souffle puissant fit fondre en larmes Brûlebois.

Les Grandes Galeries : où l’amant de la Marjolle est employé (p.63).
La Rue du Prieuré : qui mène à la Place du Jet-d’Eau (p.84).
L’hôpital : l’ancien Hôtel Dieu de Dole, du 17ème siècle (p.85)


Hôtel Dieu et rue Bauzonnet, en 1912 – L’hôpital où Brûlebois termine ses jours

Le Café Central : proche de chez les Reboudin (p.94).

Presse & travaux :

Varenne Marc : « Brûlebois ». Le Gaulois 1er janvier 1927.

Cinq critiques recopiées par Marcel Aymé et présentées dans Album de La Pléiade Marcel Aymé avril 2001, 317 pages (page 65).

Les Treize : « Brûlebois, roman par Marcel Aymé (Cahiers de France). L’histoire délectable, d’un brave… ». L’Intransigeant 4 octobre 1926 

-X. : « Nos bonnes pages. La confession de Brûlebois. Ancien sous-préfet… ». Paris Midi 17 octobre 1926
-X. : « Brûlebois. Nos bonnes feuilles. Nous sommes heureux de tenir à nos lecteurs la primeur de ce passage… ». Paris Soir 22 octobre 1926 
-L.P. : « Il est très inattendu, ce roman léger, inégal. De l’invention, de la malice... ». Candide 28 octobre 1926 
-Robert Moutu : « Brûlebois par Marcel Aymé. Voilà le premier livre d’un jeune auteur qui a voulu par ce coup d’essai faire un coup de maître. ». Revue des Indépendants novembre 1926

Véniel Jean-Claude : « Les réponses de Marcel Aymé aux slogans des familles politiques et aux menaces des idéologies totalitaires de son temps dans Brûlebois et certains articles de Marianne (1933) ». In : « Colloque Marcel Aymé et son temps »  Sorbonne 28-29 sept.1984.

Citations :

« Il y avait dans sa personne quelque chose de candide qui faisait espérer en Dieu. » (Brûlebois)
La Pléiade vol.I, page 16

« Il avait conscience de vivre, lui, Brûlebois, dans un monde où l’action était la sœur du rêve ».
La Pléiade vol.I, page 21

« Si ses qualités de bon sens, de décision et d’indépendance s’étaient exercées en dehors de lui-même, il eut été un chef hors pair. Il l’avait montré pendant la guerre. Malheureusement son imagination tourmentée lui forgeait des chimères qui ruinaient toutes ces possibilités de vie saine et créatrice ». (Rodolphe)
La Pléiade vol.I, page 22

« … que peut-on trouver pour des hommes qui viennent au monde avec des sourires de vieux, des brutes raisonnables, des cochons de saint Thomas qui s’éprennent des seules réalités tombant sous le compas et le microscope ? » (Rodolphe)
La Pléiade vol.I, page 24

« On dirait toujours que tu marches avec des semelles de feutre ; tu manques de brutalité, vois-tu. Moi, quand je m’installe à la terrasse d’un café, je gueule comme un sourd après le garçon, je crache jusqu’au milieu de la rue. C’est un peu ça, la vie, la vraie. » (Beudot)
La Pléiade vol.I, page 39

« Il était orphelin, et dans ce mot qui contenait deux faits : disparition de ses parents d’une part et sa propre solitude de l’autre, son esprit ne s’attachait qu’au second. Ce ne fut que petit à petit qu’il réussit à fondre ces deux réalités ». (Charles)
La Pléiade vol.I, page 54

« Ce n’était pas une musique, mais une plainte éraillée, un rire de pauvre, ou plutôt le dur sanglot des filles qui refoulent les larmes parce qu’il faut être belle, sourire ». (le piano mécanique du Modern’ Bar)
La Pléiade vol.I, page 64

« Comme les forts, la Marjolle savait disputer avec une mauvaise foi consciente pour assurer le triomphe de ce qu’elle croyait être la vérité ». (La Marjolle)
La Pléiade vol.I, page 66

« … il comprit que la part de Dieu dans les cœurs des hommes est faite de toutes les vertus comme de tous les vices ».
« … il lui parut que la méchanceté de ses frères humains était le revers d’une médaille qui pendait au cou du Très-Haut par la chaîne mystique des causes ; revers aussi précieux que l’avers où s’inscrivent les vertus majeures ». (Brûlebois)
La Pléiade vol.I, page 67

 « L’avenir tient dans ces lits numérotés où des malades remplaceront des malades, toujours. L’avenir n’est qu’un présent indéfiniment prolongé. Le souvenir, seul, peut vivre et faire vivre, dans cette atmosphère empesée uniforme ». (Brûlebois à l’hôpital)
La Pléiade vol.I, page 86

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